Aux couleurs de l'album

par Sophie Van Der Linden

Une histoire de l’album par la couleur reste à écrire. D’autant que, dès l’origine, la couleur joue un rôle fondamental dans le développement de ce support éditorial, que ce soit dans l’extraordinaire fabrique de l’imprimeur Edmund Evans d’où sortirent des expérimentations sur la chromoxylographie magnifiée par un Walter Crane, mais aussi, en France, avec la collection des albums « Trim » apparue dès les années 1860, et dont la couleur devait être un argument commercial massue face au concurrent Hetzel. Par la suite, couleur et album se conjuguent de manière singulière à tous les grands stades de l’évolution de l’album : lien entre livre pour enfants et livre d’artiste au début du siècle, dont Macao et Cosmage d’Edy Legrand ou Mon Chat de Nathalie Parain (respectivement 1919 et 1930, tous deux à la N.R.F.) sont devenus de vivants témoignages par la grâce de leurs rééditions (chez Circonflexe et MeMo) ; explosion des codes chromatiques avec Pierre L’ébouriffé (Claude Lapointe, 1971) et l’application des principes du studio graphique new-yorkais Push Pin studio ; contrastes audacieux et couleurs inédites avec l’émergence de l’outil informatique dont les éditions du Rouergue (à partir de 1993) ont offert les premières manifestations puis retour aux fondamentaux de la couleur pure avec un Paul Cox ou un Blexbolex au cours des années 2000.

 

Dans ce contexte, il faudrait bien évidemment souligner le rôle de contrepoint qu’ont pu jouer tous les livres qui se présentèrent en noir et blanc. Et rappeler que pour chacune de ces évolutions l’apport du noir – que seraient les aplats jaune ou bleu des Trois brigands sans leur fond noir ? – comme celui du blanc – qui prédomine aujourd’hui dans toutes les publications travaillant particulièrement la couleur – sont essentiels à la mise en valeur de la gamme chromatique.

 

Aujourd’hui, la couleur exulte, au sein d’une production éditoriale qui se manifeste dans cette démonstration vivante, mouvante, quasi kaléidoscopique, des possibles chromatiques, bien évidemment conditionnées par les évolutions récentes de logiciels qui facilitent extraordinairement l’application des aplats, les choix de contrastes audacieux ou les teintes subtiles, lesquelles ne non plus élaborées par l’illustrateur mais par le nuancier de ©Illustrator. Il y a aujourd’hui comme une jubilation de la couleur. Peut-être, dans quelques décennies, aurons-nous sur les productions contemporaines le même regard attendri que celui que nous portons aujourd’hui sur celles des années 1970 : une période d’audaces folles, d’expérimentations échevelées, voire débridées ?

 

Car ces évolutions conduisent les créateurs à poursuivre leurs recherches tous azimuts, leur offrent une infinité d’espaces d’expression encore à défricher. Y compris sur les formes premières, artisanales, de la création chromatique. Il y a un trouble à voir que se côtoient des livres pour lesquels la couleur est restée virtuelle jusqu’à sa sortie des presses, de l’écran du créateur à celui de l’imprimeur, et d’autres, objets livres entièrement réalisés en sérigraphie encore exclusivement le résultat d’une approche de l’œil et de la main.

 

Kveta Pacovska, la « magicienne des couleurs » dont le rouge si dense et si puissant, symbole même de son identité graphique, donne des suées à chacun de ses éditeurs pour en assurer la perfection à chaque reproduction, rappelle souvent que le livre est « le premier musée qu’un enfant visite ». La couleur contribue de manière déterminante à cet espace de liberté dans lequel chacun construit sa propre culture, son émotion et puise les multiples ressources pour sa propre créativité et le développement de son imaginaire.

© 2015 by The Children's book Factory

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