Aux livres, citoyens !

By Sophie Van Der Linden

La littérature pour la jeunesse est née d’une volonté première d’éduquer par le biais d’ouvrages non didactiques, donc plus attractifs pour les jeunes lecteurs. Cet objectif n’a rien perdu de sa force aujourd’hui. Ce, à plus forte raison que le lien entre réussite scolaire et lecture est maintenant premier pour des parents qui subissent la pression du chômage et souhaitent à tout prix la réussite de leurs enfants. Ainsi, leurs choix se portent-ils très largement sur les livres ludo-éducatifs.

 

Mais éduquer, c’est aussi préparer l’enfant au vivre ensemble, au respect de l’autre et de la planète. Et la littérature pour la jeunesse est l’un des grands vecteurs de ce qu’il est commun d’appeler « l’éducation à la citoyenneté». Nombre de livres pour enfants et pour adolescents ont ainsi pour thématiques privilégiées la question du vivre ensemble, du respect des différences, mais aussi des enjeux de sauvegarde de l’environnement, etc. Souvent, de tels livres émanent d’auteurs-éducateurs qui ont pour intention d’inciter les enfants à des comportements vertueux dans les domaines des relations sociales ou dans leur rapport au monde.

 

De ces livres achetés par des adultes, on se pose rarement la question de leur réception par les enfants. On peut pourtant s’interroger sur la manière dont les enfants reçoivent ces messages. Qui a déjà travaillé avec un public enfantin sait par exemple qu’ils sont très attentifs aux questions liées à l’environnement, et très prompts à mener des actions en faveur de la sauvegarde de la planète. Dès lors comment reçoivent-ils ces livres qui leur démontrent l’importance d’agir, alors même qu’ils en sont déjà eux-mêmes convaincus ? Ne pourraient-ils légitimement s’interroger sur ces adultes qui les enjoignent à se mobiliser pour la cause environnementales alors même que ces générations qui les précèdent immédiatement ont singulièrement laissé se dégrader l’état de la planète ?

 

Dans ces ouvrages « citoyens » on retrouve beaucoup de préoccupations d’adultes et assez peu de questionnements d’enfants. Quels sont les sujets que les enfants voudraient voir traiter, semble être une question insuffisamment posée par les auteurs et les éditeurs. Olivier Douzou, qui a fait paraître en 1994 un album sur les sans-abri, Les petits bonshommes sur le carreau (éditions du Rouergue) a été la cible de réactions hostiles de la part de parents qui ne comprenaient pas qu’on puisse aborder un tel sujet dans un livre pour enfants. Quelques années plus tard, l’auteur analysait ces réactions en les comparant à celles des adultes qui, confrontés à un enfant qui s’arrête sur le trottoir devant un sans-abri et pose des questions, les tirent par la main en leur demandant de se presser. Or, pourquoi et comment des personnes peuvent-elles dormir dans la rue est un questionnement fort et sensible des enfants.

 

Car finalement, qui s’interroge sur ce qu’est un sujet de société à hauteur d’enfants ? On serait sans doute surpris. Par exemple un sujet prépondérant pour un enfant est celui de la justice, mais principalement dans leur rapport aux adultes (lois dictées par les adultes, sanctions injustes, maltraitance parentale, etc). Mais qui osera prendre le parti des enfants envers les sanctions arbitraires des adultes ? Eh bien, ce sont les grands auteurs de littérature pourtant si éloigné d’intention d’éducation à la citoyenneté ! C’est par exemple un Roald Dahl dont l’œuvre entière est un message de complicité à l’égard de l’enfant faible ou maltraité. Ou encore un Tomi Ungerer qui donne systématiquement le beau rôle aux enfants face aux adultes. Et c’est encore un Maurice Sendak qui avait eu cette formidable formule « ce qu’un enfant cherche, c’est trouver un peu de vérité quelque part. ».

 

Peut-être est-ce là une réflexion que les auteurs devraient encore plus largement poursuivre...

© 2015 by The Children's book Factory

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