Noir n’est pas noir

par Sophie Van Der Linden

« J’aime l’autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité.

Son puissant pouvoir de contraste donne une présence intense à toutes les couleurs

et lorsqu’il illumine les plus obscures, il leur confère une grandeur sombre »

Pierre Soulages 1,

 

 

Anne Bertier, publie en 2010 aux éditions Memo un album, Noires, qui répond à Blanches publié un an plus tôt. Un somptueux travail formel, d’une extraordinaire puissance visuelle, qui convoque tout aussi bien le sens artistique que ludique du lecteur et qui donne à comprendre la force et l’intransigeance graphique du noir. Puisque « noires » ou « blanches » désignent des lettres, Noires est sur fond blanc et Blanches sur fond noir. Avec exigence, sans concession, Anne Bertier tire jusqu’à l’extrême la polarité du jeu positif / négatif.

 

Il en va tout autrement de Hors-Cadre[s], dont le présent numéro n’est en rien le miroir du numéro 2, consacré au blanc, paru en 2008. Le noir échappe ici à toute logique binaire et préfère l’instabilité de l’ambivalence, l’échappée kaléidoscopique et cultive sereinement l’inattendu.

 

Michel Pastoureau, dans Noir, histoire d’une couleur (Seuil, 2008) a popularisé cette évolution du noir en perpétuel mouvement, qui fut d’abord lié à la fertilité et ensuite diabolisé, avant d’être moralisé et anobli, pour se trouver ensuite mis au banc des couleurs, puis devenir l’emblème du romantisme et enfin celui de l’âge d’or de la consommation américaine. Et ces évolutions contradictoires ne sont pas seulement successives, le noir dit tout en même temps : la matrice et la terreur, la fertilité et la mort, la mélancolie et l’utopie, la destruction et la création.

 

Alors que le blanc supporte l’attente du geste créateur, tout se passe comme si le noir concentrait l’imaginaire, le retenait là, en ses pages noires, comme une bête tapie dans l’ombre et qui n’apparaît que par surgissement. Et l’histoire des ombres portées et dessinées raconte bien son ambivalente et sulfureuse destinée.

 

Aujourd’hui encore, dans le secteur éditorial, difficile d’affirmer si le noir s’affiche comme péjoratif ou mélioratif. Il y est toujours revendiqué comme anti-couleur mais aussi comme une couleur à part entière, tantôt présence et tantôt absence, tout ou rien. Dans le domaine de l’édition pour la jeunesse, il est encore presque systématiquement associé à la peur, et il est tout ce que l’enfance n’est pas. Mais il est certain qu’il s’impose aussi bien dans l’album que dans la bande dessinée, un ressort puissant de l’innovation, de l’avant-garde et de la création.

 

 

Le noir révèle avec une extraordinaire limpidité l’importance du geste qui concentre maîtrise et souplesse, précision et improvisation. Faisant là encore du paroxysme son affaire, il établit un rapport éminemment dynamique avec le support. Si certains créateurs s’épanouissent dans le noir en sculpteurs de lumière, étalant, appliquant, fixant le noir en d’infinis contrastes, d’autres tordent la plume et l’encre pour faire naître sur le papier des jeux de matières et de textures. Les querelles moyenâgeuses paraissent aujourd’hui bien vaines : le noir est tout aussi bien matière que lumière.

 

Ceci n’est rendu possible dans le livre, œuvre par nature reproduite, que par l’amélioration constante de la qualité et de l’innovation technique que ce soit du médium même ou de l’impression. Ainsi, la découverte du vernis sélectif, a-t-il considérablement augmenté la possibilité du noir en permettant de concilier l’ater  (en latin, le noir mat, mauvais) et le niger  (le noir brillant, positif).

 

Et les termes sont alors lâchés : magie, alchimie, puissance du noir, fécondité, bouillonnement, radicalité et finalement, politique. Car jamais un thème ne nous aura à ce point donné l’impression d’être ancrés dans notre époque. Une époque vis-à-vis de laquelle le noir semble tout aussi bien agir comme révélateur que comme annonciateur. Le xxie siècle sera-t-il noir ?

1 « Le noir, la lumière, la peinture », préface pour Annie Mollard-Desfour, Le Dictionnaire des mots et expressions de couleur. Le noir. Paris ; CNRS Éditions, 2005, p.14.

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