Le contenu à l’œuvre

By Sophie Van Der Linden

Alors que les adaptations n’ont jamais été aussi florissantes, on en oublierait presque qu’il s’agit d’un phénomène ancien. Or, l’adaptation est inhérente au développement de l’édition, puis de l’industrie cinématographique, de l’audiovisuel et enfin du numérique.

 

Le phénomène n’a cependant cessé de s’amplifier, jusqu’à prendre aujourd’hui une dimension exceptionnelle. C’est, sans doute, que les supports n’ont jamais été aussi nombreux et diversifiés. Les œuvres se déploient – et se déforment – ainsi en chaîne au travers de circuits complexes qui ont besoin de matière première pour fonctionner. Car ces mécanismes sont d’abord commerciaux ; à l’évidence, ils permettent tout simplement la réutilisation d’une œuvre ayant du succès sur un nouveau support mis en vente. À l’heure actuelle, la poly-exploitation, comme le rappelle régulièrement l’hebdomadaire professionnel Livres Hebdo, est d’ailleurs l’une des clés d’un succès éditorial.

 

Mais les motivations en sont aussi pédagogiques : ces adaptations concernent le plus souvent les adolescents. Il s’agit de mettre à la portée d’un public habitué à certains supports des œuvres attachées à un support qu’il fréquente moins volontiers. C’est l’idée fondatrice des bandes dessinées reprenant des classiques de la littérature. Benoît Berthou nous en rappelle les termes, mais aussi les effets peut-être moins attendus, tels que la « documentarisation » des œuvres ou leur interprétation idéologique comme plastique, avant de conclure son article sur l’avancée de l’expression que permet cette combinaison inédite de l’écrit adapté et de l’image nouvellement créée. Une conclusion partagée par Liliane Cheilan, qui se penche sur un cas précis, celui d’adaptations du Tour d’écrou, et qui montre bien comment le cinéma, l’opéra ou la bande dessinée se sont positivement immiscés dans les « blancs » du texte d’Henry James. De son côté, Marianne Berissi, en s’intéressant au destin des albums jeunesse adaptés à l’écran, révèle quelques trésors d’invention, en particulier des auto-adaptations d’illustrateurs, et montre elle aussi l’originalité de ces productions singulières.

 

Dès lors, si l’adaptation a plutôt mauvaise presse, si des lieux communs la désignent encore avec persistance comme nécessairement inférieure à l’œuvre source, force est d’admettre que quelques créateurs ont su démontrer l’originalité de leur création dans ce cadre même.

Il est vrai que ce n’est pas l’adaptation des œuvres de Gabrielle Vincent par Daniel Pennac qui viendrait battre en brèche ce lieu commun. Et il faut sans doute adopter le regard indulgent d’un Pascal Humbert pour louer le Hugo Cabret version Scorsese. Mais enfin, la création artistique, originale et singulière, est bel et bien présente au cœur de nombre d’adaptations. Et sa réussite ne tient pas seulement à quelque dogme du type « adapter c’est nécessairement trahir », faisant écho à la « cannibalisation » revendiquée d’un Raymond Chandler – pour un travail toutefois mené sur ses propres textes.

 

Jean-Luc Fromental nous le rappelle avec force, l’adaptation est surtout une affaire d’auteur, et de rencontres. Il en est ainsi de La Genèse d’un Robert Crumb, qui surprit son monde en revendiquant un retour aux sources du Texte. Ou d’une Posy Simmonds qui invente un nouveau medium pour se glisser dans les univers littéraires d’un Gustave Flaubert ou d’un Thomas Hardy.

C’est ainsi que, en offrant au créateur une matière à digérer, à disséquer, à interpréter et à recréer, le processus de l’adaptation conduit à l’élaboration, certes rare, mais remarquable, de quelques chefs-d’œuvre. Lesquels – la plupart des articles de ce numéro le démontrent – ont avant tout partie liée au travail d’auteur mené sur un support donné, à sa réflexion sur les limites et possibilités de ce support, à sa capacité finale à l’interroger ou à le faire évoluer.

 

À l’heure où une logique de contenus semble dominer dans les discours sur la culture, tous les contributeurs de ce numéro viennent ainsi fort à propos nous rappeler que les œuvres sont aussi complexes qu’indissociables de leur support, qui en est une dimension à part entière tout en étant, le plus souvent, un enjeu premier du geste artistique.

© 2015 by The Children's book Factory

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