L’album pour les tout-petits (2)

Par Sophie Van Der Linden

Il n’y a pas si longtemps, l’idée de proposer des livres aux bébés paraissait tout à fait incongrue. Aujourd’hui, le secteur des livres pour les tout-petits est le plus florissant de toute la littérature pour la jeunesse. Si, dans les faits, il reste encore beaucoup à faire, la production offre une grande qualité dans un éventail très large de styles.

 

Tout le monde aujourd’hui le sait, « les livres, c’est bon pour les bébés » (pour reprendre le titre de l’ouvrage de référence de la psychiatre et psychanalyste spécialiste de l’éveil culturel des tout-petits, Marie Bonaffé). La matérialité du livre, ce qu’il révèle du sens de la lecture, les couleurs et les formes, la distinction de figures ou de personnages sur un arrière-plan, tous ces éléments sont absolument indispensables au développement des très jeunes enfants.

 

Dès 4 ou 5 mois, les facultés de discernement de contraste ou d’ampleur du champ de vision étant alors établie, et que leur système optique est déjà structuré, on peut réellement lire avec les tout-petits. Et il est toujours aussi surprenant qu’émouvant d’observer pour la première fois un tout jeune bébé suivre des yeux un personnage de double page en double page. Son système optique évoluera progressivement encore longtemps, et jusqu’à un an, c’est surtout la gamme des couleurs qui se précisera, mais l’entrée dans l’image, dans la véritable lecture de l’image est déjà possible avant cela.

Ces moments de lecture vont contribuer à mettre son activité psychique en mouvement, en lui offrant le cadre sécurisant, enveloppant et constructif de la culture.

 

S’agissant du texte, beaucoup de parents sont encore très rétifs à l’idée de proposer des histoires aux bébés sous prétexte « qu’ils ne comprennent pas ». De fait, bien des albums se contentent d’énoncés courts, fonctionnels, en rapport étroit avec l’image. Comme si on devait absolument s’en tenir à ce que le tout-petit est en capacité de prononcer. Or, on le sait, le jeune enfant comprend bien plus que ce qu’il exprime. Surtout, qu’il ne comprenne pas le sens de tout ce qui est dit n’a aucune importance car le bébé est en revanche extrêmement sensible à la musicalité et au rythme du texte.

 

La langue des livres transmet à l’enfant l’idée qu’il y a une autre langue que celle de tous les jours, cette langue factuelle, contextualisée, par laquelle on s’adresse à lui. Cette autre langue, c’est précisément celle des histoires, qui va progressivement lui faire assimiler les notions essentielles pour ses premiers apprentissages, en même temps qu’assurer une structuration psychique incontournable par ses qualités de linéarité, d’enchaînement, de structuration, de causalité. Car c’est à force d’écouter des textes, que l’enfant peut commencer à comprendre ce qu’est l’écrit. Comme le rappelle Evelio Cabrejo-Parra, psycholinguiste, spécialiste de la construction du langage chez le jeune enfant : « Expliquer ce qu’est l’écrit est impossible, il faut le faire écouter. Quand on fait écouter des textes, quand je raconte un conte, j’ai besoin de toute la langue. Quand je dis « il était une fois », c’est une manière de dire à l’enfant, sans lui dire, qu’il y a un temps de l’oral et un autre temps ». 

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