L’album pour les « grands »

Par Sophie Van Der Linden

Conçus pour être lus à l’enfant qui ne sait pas encore lire, dans une relation de proximité, l’album a, depuis ses origines, grandement évolué et s’est progressivement adressé à des lecteurs d’un âge plus avancé. Pourtant, il est encore inhabituel de proposer un album à des enfants de plus de 7 ans.

 

« Tu as passé l’âge », « c’est pour les petits », « mais tu sais lire maintenant, repose cet album »… Tous les libraires, tous les bibliothécaires, mais aussi tous les auteurs ou les éditeurs sur les salons ont maintes fois entendu ces mêmes phrases. Pour les parents, en premier lieu, l’affaire est entendue : « l’album c’est pour ceux qui ne savent pas encore lire ». Et puisque qu’un bon lecteur est, selon un préjugé tenace, d’abord un lecteur de textes longs, alors, tout encourage les enfants à délaisser les albums en grandissant.

 

Pourtant, l’album est un support d’expression littéraire et artistique que rien n’empêche de s’adresser à un public plus âgé que celui qu’on lui assigne habituellement. Pensons à la bande dessinée, ses origines l’ancrent au public enfantin, et jusqu’au retournement des années 1970, elle fut longtemps attachée à cette audience. Pourtant, aujourd’hui, la production de bandes dessinées est très majoritairement adressée à un public adulte, et tout un appareil de légitimation universitaire, critique et médiatique continue d’installer sa reconnaissance en tant qu’objet littéraire et artistique à part entière (le fameux 9ème art).

 

Pourquoi n’en va-t-il pas de même pour l’album ? Ce n’est pas faute d’auteurs ou d’éditeurs qui aient œuvré en ce sens. Dès les années 1970, en France, de petits éditeurs affichent leur volonté de proposer des albums universels, en s’attachent à des sujets tous publics, en faisant travailler des illustrateurs innovants, ou en demandant des textes à des auteurs reconnus de la littérature générale comme Eugène Ionesco ou Marguerite Duras. Au début des années 2000, plusieurs éditeurs inscrivent dans leurs catalogues des albums « à partir de 11 ans » ou pour les « années collège ». Certains d’entre eux ont aujourd’hui renoncé devant l’échec commercial de telles initiatives et devant la difficulté exprimée par les bibliothécaires à « faire vivre » de tels albums en bibliothèque. Mais d’autres poursuivent cet objectif. Et il existe bel et bien une offre de production attractive pour un public adolescent ou adulte.

 

L’idée fait son chemin, mais c’est un chemin ardu. Ici et là, des bibliothécaires trouvent des idées originales pour proposer des albums à ce public, sur certains territoires, des prix littéraires se centrent sur l’album pour des lecteurs adolescents, des enseignants motivés font découvrir toute la richesse et la complexité de cette production. Des initiatives isolées, mais très fortement portées par ceux qui les conduisent. D’autant que la satisfaction des bénéficiaires encourage fortement à la poursuite de tels projets : renouer avec la lecture de l’image, découvrir les nuances de la relation texte-image, comprendre le mécanisme complexe de l’album sont autant de plaisirs largement acceptés par les jeunes.

© 2015 by The Children's book Factory

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