Pourquoi tant de morale ?

Par Sophie Van Der Linden

« La morale de cette histoire... » combien de contes, de fables de l’ancien temps, s’achèvent-ils sur une telle conclusion ? De l’ancien temps seulement ? Aujourd’hui encore, il se pourrait bien que la morale reste très présente, quoique moins visible, dans les livres pour la jeunesse français.

 

La littérature pour la jeunesse, c’est à dire, la littérature spécifiquement conçue pour être adressée aux enfants, s’est d’abord développée au sein de l’aristocratie et de la bourgeoisie, par le biais de l’instruction et fut véhiculée par les institutions, les précepteurs, les gouvernantes.... Elle est donc très intriquée aux supports scolaires et pédagogiques. Or, les fables y tiennent une place centrale, dans lesquelles le modèle, la leçon que l'on peut tirer d'une situation est explicitement formulée. Au cours du XIXème siècle, les historiettes morales ont connu un grand succès. Ce sont des courts récits visant à transmettre les principes de bonne conduite, les valeurs idéales, par le biais de mises en situations de la vie quotidienne qui se concentrent sur les dangers de conduites ou de comportements enfantins inappropriés et sont destinés, dans leur conclusion, à célébrer la vertu.

 

Cette intrication entre livre pour enfants et conclusion morale, a perduré, puis s’est dilué dans le roman ou l’album narratif, mais a très certainement laissé une empreinte durable sur ces différents genres de l’édition pour la jeunesse.

 

Qu’en est-il aujourd’hui ? J’ai maintes fois été étonnée d’entendre de jeunes étudiants, non encore connaisseur de la littérature pour la jeunesse contemporaine, appréhender les albums en attendant d’eux qui délivrent une morale. Comme s’il s’agissait d’un fait ancré dans notre culture que les livres pour enfants sont de tout temps et à jamais destinés à délivrer un message vertueux. Sans doute, la fortune des contes de Perrault ou celle des Fables de La Fontaine, étudiées dans tous les établissements scolaires, ont-ils très largement marqués les esprits. Et j’ai pu constater que nombre de publications très commerciales, rapidement et médiocrement réalisées, font encore usage de petites conclusions morales, comme un code du genre rigoureusement incontournable.

 

Et dans l’édition de création ? Le schéma de l’historiette ou de la fable est clairement révolu, seulement convoqué de manière épisodique pour la caricature. Pourtant, bien des albums, encore aujourd’hui, ont pour visée manifeste de tirer l’enfant vers des comportements vertueux. De fait, les valeurs qui sous-tendent de tels projets n’appartiennent plus au registre conservateur comme ce fut le cas par le passé. Mais d’autres valeurs leur ont été substituées, appartenant au registre progressiste : le bon comportement citoyen, le respect de l’autre, celui de la nature, des animaux, etc. Nombre d’albums font encore aujourd’hui, sous couvert de fictions, peser sur l’enfant la vision transcendante d’adultes qui lui dictent ce qui est bon pour lui. Est-ce pour autant de la morale, le débat reste entier. Pour autant, il est vrai que le livre pour la jeunesse français demeure encore très marqué par son ancrage éducatif et que l’émancipation de ce schéma premier, malgré les apparences, reste à clarifier.

© 2015 by The Children's book Factory

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