L’album pour les tout-petits  

Par Sophie Van Der Linden

C’est une évidence, la littérature pour la jeunesse est conditionnée par la représentation que l’on se fait de l’enfance. L’histoire est bien connue, il a fallu considérer l’enfant comme un être en devenir, avec des besoins particuliers, pour que des auteurs décident de lui adresser des textes particuliers. C’est ainsi que la littérature pour la jeunesse s’est développée au XIXème siècle. Et les livres pour bébés alors, à quand remontent-ils ?

 

Eh bien c’est beaucoup, beaucoup plus tard. Un siècle plus tard en fait. Parce qu’il a fallu admettre que les bébés existaient, tout simplement. Cela paraît un peu excessif, et pourtant c’est exactement cela. Il fallait considérer les tout-petits comme autre chose que des « tubes digestifs » selon une formule attribuée à René Zazzo, pourtant psychologue de l’enfance. Les considérer comme des êtres sensibles et intelligents. Un film documentaire diffusé à la télévision en 1983, « Le bébé est une personne » a bouleversé la France entière. Le travail de Tony Lainé, qui co-signe le film, de la célèbre pédiatre Françoise Dolto, relayés par les professionnels de terrain vont rapidement faire évoluer les mentalités.

 

Dans le domaine du livre, des psychanalystes et des spécialistes de de la lecture et de l’enfance, réunis au sein de l’association Acces (www.acces-lirabebe.fr) ont encouragé l’émergence d’une littérature pour les tout-petits par le biais de publications, de formations, et, surtout d’un travail de terrain mené par des lecteurs à la rencontre des enfants et de leurs parents.

 

Les premiers livres qui leur sont adressés simplifient ceux que l’on adresse aux enfants en âge de parler : les imagiers. L’imagier est encore aujourd’hui un modèle central de la production destinée aux bébés, dits « livres d’éveil ».

 

Claude Ponti est l’un des premiers à réaliser un album qui démontre par l’exemple qu’on peut emmener les tout-petits plus loin que l’activité très mécanique qui consiste à proposer des images du quotidien simplement mises en livres. Son premier livre L’Album d’Adèle (Gallimard, 1986), s’il accueille d’abord l’enfant dans des pages offrant des objets alignés très proches de l’imagier, l’emmène par la main dans l’aventure d’une lecture qui tente la mise en relation des figurations pour faire émerger le récit et l’imaginaire.

 

Quelques années plus tard, la photographe américaine Tana Hoban interroge elle aussi la question du regard. Si elle reprend des objets du quotidien, c’est pour en proposer, par le biais de la technique du photogramme, des silhouettes en Noir sur blanc ou bien en Blanc sur noir, selon les titres de ses deux albums. Par ce jeu de contraste maximal elle favorise l’entrée dans le livre par des enfants âgés d’à peine quelques mois, tout en questionnant notre rapport à l’objet par le principe de la représentation par la silhouette.

 

De ces deux démarches fondatrices, d’autres découleront, qui encourageront les créateurs et les éditeurs sur cette voie, fructueuse, du livre d’éveil, lequel se développera de manière fulgurante au cours des années 1990 et 2000 et occupe aujourd’hui, une trentaine d’années après son émergence, un pan majeur de l’édition pour la jeunesse : selon les derniers chiffres du Syndicat National de l’Edition (France) les publications destinées à la petite enfance représentent 57% de la production totale pour la jeunesse.

© 2015 by The Children's book Factory

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