La folie (créatrice) des séries

Par Sophie Van Der Linden

Les séries sont au cœur de la production des livres pour la jeunesse, de la toute petite enfance au roman pour adolescents. Elles assurent une part très conséquente du succès des livres et constituent donc un enjeu commercial de poids. Pourtant, elles ne se limitent pas à cet enjeu et s’autorisent parfois créativité et innovation. Un registre exploré par le dernier numéro de la revue Hors-Cadre[s] d’avril 2018.

 

Les séries remontent aux origines des livres pour enfants. En France, la toute première collection d’albums ainsi nommés et identifiés est une série, celle créée par le grand éditeur Hetzel (l’éditeur historique de Jules Verne) autour du personnage de Mademoiselle Lili.

Ces albums forment un ensemble dont l’intérêt majeur réside dans la primauté du dessin sur le texte et dans son adaptation « à hauteur d’enfant » des 24 grands dessins de l’artiste danois Lorenz Frölich. 

 

En dépit de ces débuts très remarqués, les séries souffrent aujourd’hui d’un regard critique dévalorisé. « Qu’on fustige la standardisation liée au support qui briderait l’imaginaire, l’uniformisation des produits, la soumission aux lois du marché et aux attentes du lecteur qui produisent une dynamique de consommation, il s’agit le plus souvent de déplorer les mécanismes de la culture marchande de masse. La question se pose de la création et de l’originalité. » assure Marianne Berissi dans le dernier numéro que la revue Hors-Cadre[s] consacre à ce sujet. 

 

Or, le phénomène sériel, véritable machine à produire du succès, est tout aussi capable d’offrir des réalisations innovantes. Car tout se passe en effet comme si les séries voulaient aussiéchapper à leur destin attendu, forgé depuis les origines du genre, et réinterroger sans répit les codes – stricts – qui les conditionnent. Face au risque de lassitude d’une prorogation infinie, qui s’étire ou s’étiole, la série peut redevenir son propre levier de création, d’une extraordinaire fertilité narrative. D’où ces fameux « personnages récurrents » qui s’émancipent de leur cadre d’origine et reviennent surprendre le lecteur, comme le fait la facétieuse Zuza d’Anaïs Vaugelade, laquelle est interviewée dans ce numéro. La reprise de séries dans des conditions transformées, ou encore l’invention duprequelou du spin-off, ces pied-de-nez à la finitude des séries trop usées peuvent aussi être le ressort de titres éminemment littéraires, comme ceux de la créatrice belge Mélanie Rutten.

 

La série est ainsi paradoxale et l’équilibre est fragile, entre certitude et incertitude, prévisibilité et imprévisibilité. Dès lors, l’improvisation, l’indétermination du premier titre qui n’est pas encore série pourrait bien se poser en ressort secret du succès de certaines séries, c’est en tout cas la thèse développée par le journaliste Philippe-Jean Catinchi qui compare quelques séries « naufragées » (c’est-à-dire arrêtées pour des raisons d’échec commercial), à des séries qui n’avaient pas été calibrées comme telles et qui, dans le temps et selon l’inspiration de l’auteur, se sont peu à peu imposées à un public enjoué, dont l’enthousiasme nourrit la poursuite de la production.

 

Mais le plus séduisant des paradoxes est peut-être celui qui opère dans la structure même de la série, entre linéarité, nécessaire chronologie et constellation de titres épars – ou composition, constellation. C’est alors que le lecteur revient in fine sur le devant de la scène, et que s’impose alors l’immense liberté du lecteur « d’habiter » une série selon son bon plaisir.

© 2015 by The Children's book Factory

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