L'humour, entre succès et malentendu

By Sophie Van Der Linden

Paul Valéry, cité dans la préface de l'Anthologie de l'humour noir d’André Breton affirmait que « Le mot humour est intraduisible. S'il ne l'était pas, les Français ne l'emploieraient pas. ». Dans le domaine de la littérature pour la jeunesse, l’humour n’échappe pas davantage aux paradoxes.

 

Le premier d’entre eux est qu’il fait vendre des romans mais beaucoup moins les albums, alors même que les albums dits « d’humour » semblent nettement plus nombreux lorsque l’on considère l’ensemble de la production pour la jeunesse. Les chiffres des ventes sont ainsi sans appel, eux qui nous révèlent ces dernières années des phénomènes comme ceux de Jeff Kinney (Journal d’un dégonflé ou Carnet de bord de Greg Heffley), romans d’humour à la forme libre, seuls à même de détrôner les mastodontes de la fantasy. Et de Roald Dahl à David Walliams, les romans pour pré-adolescents ont toujours été dominés par l’humour.

 

Mais pour l’album, les choses restent très différentes, du moins en France où les tableaux des meilleures ventes consacrent généralement à leur tête des livres « pour aller sur le pot ». Les jeunes enfants peuvent-ils réellement plébisciter en masse un album qui les enjoint à faire (et non à lire) sur le pot ? Absolument pas. Ce sont bien les parents qui achètent leurs livres aux jeunes enfants. Et pour la plupart de ces parents, l’aspect littéraire de la production jeunesse est occulté, au profit d’objectifs éducatifs. Car acheter un album « pour aller sur le pot » n’a qu’une visée : préparer l’enfant pour l’entrée à l’école.

 

De fait, ce prisme des parents nécessaires acheteurs des livres destinés aux plus jeunes lecteurs, pourrait expliquer cette différence notable, en contradiction avec la production. Interrogée sur ce point, Claudine Desmarteaux, dont l’humour s’exerce avec la plus grande véracité et lève généralement quelques tabous, reconnaît volontiers que ses romans fonctionnent bien mieux que ses albums. Selon elle, ils lui permettent en effet d’être en prise directe avec ses lecteurs, ne nécessitant pas la médiation de la lecture à voix haute ni même l’achat par procuration.

 

Dommage, car lorsque l’on observe ce que plébiscitent vraiment les enfants quand ils sont en capacité de faire eux-mêmes leur choix, par exemple au travers d’enquêtes menées par les bibliothèques, on trouve des livres qui ont de fortes caractéristiques communes, attachées à l’humour. Il s’agit généralement de séries au format poche, très proches de la bande dessinée.

 

Toutes les séries plébiscitées par les enfants ont en commun ce style caricatural qui fait le ciment de la bande dessinée pour enfants, privilégiant le burlesque. Et toutes, ce qui est loin d’être anodin, valorisent la bêtise comme vecteur d’action et d’humour, qu’elle soit savoureusement mise en scène ou s’impose en une véritable esthétique du mouvement et du désordre. Et sans doute est-ce pour ces raisons que cela « coince ». Comment des parents obnubilés par la réussite scolaire et la normativité de leur progéniture pourraient-elles s’autoriser à leur lire des livres mettant en scène des personnages dont les actions enfreignent tous les interdits ?

 

Avoir de l’humour désigne aussi bien celui qui le produit, que celui qui le reçoit. Et si l’adulte a – d’une manière générale – de l’humour, peut-être en a-t-il un peu moins s’agissant des livres pour la jeunesse. On touche au syndrome de l’adulte-qui-achète-des-livres-pour-ses-enfants. S’il a de l’audace pour lui-même dans ses lectures, il en a souvent bien moins quand il choisit un album pour son petit ; s’il a du courage, il renonce rapidement devant un livre mettant en scène des monstres ; s’il a de l’intelligence, il trouvera telle histoire trop retorse pour intéresser sa progéniture...

 

Des albums favorisant un humour partagé entre jeunes enfants et parents lecteurs du livre existent pourtant et ont fait leur preuve. Il n’en reste pas moins qu’ils relèvent d’une subtile mécanique, d’un art consommé de l’humour présentant un défi majeur pour les créateurs et les éditeurs.

© 2015 by The Children's book Factory

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