La partie et le tout

Par Sophie Van Der Linden

Editorial du 19e numéro de la revue Hors Cadre[s] : Observatoire de l'album

et des littératures graphiques - "L'objet-livre"

De nos jours, un format rectangulaire, une ordinaire couverture pelliculée ou un conventionnel papier couché imprimé en quadrichromie peuvent paraître d’une banalité frôlant le mauvais goût. On en oublierait presque que, longtemps, l’intérêt pour la fabrication du livre imprimé ne fut limité qu’à des cercles restreints de bibliophiles. Concurrence accrue liée à l’augmentation du nombre de titres, menace de la dématérialisation induite par le numérique, tentative contre la désertion des grands lecteurs, ou simple émulation d’amoureux du livre et du papier, quelles qu’en soient les raisons, les faits sont là et chacun a pu prendre la mesure, ces toutes dernières années, des nombreux atours déployés par l’édition imprimée : multiplication des découpes et empreintes, généralisation du vernis sélectif, usage débridé de Pantone fluo ajouté à la quadrichromie ou encore de l’impression en tons directs... il n’est pas jusqu’aux romans (ceux des éditions Monsieur Toussaint Louverture en particulier) qui ne se parent de savantes matières et textures ou ne fassent appel pour la réalisation de leurs couvertures aux talents de créateurs issus de l’album jeunesse ou de la bande dessinée. La douce caresse d’un embossage rebondi, la volupté d’une couverture en papier offset ou celle, plus discutable, car abusivement lascive, d’un revêtement dit en « soft touch » convoquent assurément une palette de sens propre à décupler le plaisir et l’envie de lire. Si le rapport au livre papier s’en trouve fortifié, la quête à tout prix de « l’effet » laisse néanmoins craindre une dispendieuse expansion des techniques, une débauche de moyens détournant du contenu, ou, plus préoccupant, un risque de contresens ou de trahison du projet artistique initial, ce dans le contexte d’une époque et d’une industrie qui semblent rencontrer quelque difficulté à renoncer au « toujours plus ».

En nous intéressant, dans les pages qui suivent, aux créations innovantes recourant à ces techniques, nous pénétrons plus avant les motivations de ces choix de fabrication qui dépassent bien entendu la seule question de la séduction du livre par ses lisières. La démarche de l’artiste italien Bruno Munari s’y trouve abordée à plusieurs reprises, à la fois comme un modèle inépuisable d’inspiration pour les très jeunes créateurs et, plus encore, comme le rappel d’une interrogation essentielle du livre comme objet, de ses possibilités, mais aussi de ses promesses.

En intégrant pleinement à leurs créations ces effets purement esthétiques, voire en les plaçant aux sources mêmes de leur réflexion, nombreux sont ceux, parmi ces artistes, à montrer les voies, fructueuses, et surtout extrêmement inventives, d’une participation pleine et entière du support à la dimension narrative ou expressive du livre.

Considérer le support, littéralement, comme le font ces créateurs, revient à penser le livre comme un tout, global et cohérent, à dépasser la seule appréciation des contenus ou la prise en compte restreinte aux messages verbaux et iconiques. Ce faisant, ils font entrer les littératures graphiques dans une démarche artistique intégrant de plus en plus la troisième dimension, et en appellent à une réception qui doit se familiariser avec les termes, pointus, de ce champ constamment enrichi.

© 2015 by The Children's book Factory

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