La vie telle qu'elle va

Par Sophie Van Der Linden

Alors que la littérature pour la jeunesse est dominée depuis ses origines par le merveilleux et l’enchantement,comment montrer aux enfants le monde tel qu’il, tout en préservant leur sensibilité neuve ? La transformation magique, la métaphore servent le plus souvent à insuffler un espoir là où les adultes ont du mal à en garder, à atténuer la violence de nos sociétés dont il faut pourtant bien prévenir les enfants. Ailleurs, l’humour permettra, grâce à l’outrance de ses caricatures, de figurer un vrai gros méchant sans nuance, juste pour le plaisir de rire, ici, de ceux qui nous terrorisent, là-bas. Le merveilleux et l’humour sont d’ailleurs les deux grands ressorts des ventes de livres pour la jeunesse aujourd’hui.

 

Il existe parfois, comme autant de perles très rares, des livres qui font d’autres choix. C’est le cas de l’album Mamie Crevette, sur un texte de Marie Zimmer, illustré par Isabelle Drago et publié par une maison, L’Atelier du poisson soluble qui n’a jamais eu froid aux yeux.

« La vieille dame a un nom à coucher dehors. Ce qu’elle fait d’ailleurs. Sa maison, c’est la rue ». ainsi commence le récit sans concession de cette « Mamie Crevette », petite tranche de vie d’une sans logis, qui a un peu perdu la boule, règle ses achats à l’aide de pois cassés, se perd dans les souvenirs douloureux de ceux qu’elle a perdu, mais rêve, tout de même, de cachalot et de pingouins en croquant son chocolat – aux noisettes, s’il vous plaît– face à la mer que l’on soupçonne bien peu tropicale.

 

Impensable de donner un livre sur un tel sujet aux enfants ? Ce serait d’abord ignorer leur curiosité pour le monde des plus démunis, leurs questions toujours laissées sans réponse quand leurs parents détournent le regard ou refusent une aumône, les tirant prestement par la main pour se hâter de passer leur chemin. Ce serait surtout ignorer les talents conjugués de ces deux auteurs dont les récits, l’un verbal, l’autre visuel, s’accordent pour placer le livre sur un juste registre.

 

Le texte, resserré, et sobre, sait en très peu de mots dresser le portrait d’une vieille dame cabossée par la vie, qui tient néanmoins sa place dans le quartier. Plus encore, ce texte court réussit à brosser une personnalité pleine et entière, avec ses amours perdues et ses éternelles manies, par la multiplication des points de vue, laissant tour à tour les récitatifs ou les dialogues abandonner à la sagacité du lecteur le discernement de tout ce qui est dit en creux. Pour l’illustratrice débutante – il s’agit de son premier projet éditorial – les écueils étaient nombreux. Sa technique si particulière, l’usage de stylos à billes de couleurs, contribue à créer une distance avec un réel sans cela trop direct. L’économie de moyens évoque l’art brut et sied extraordinairement bien au personnage décalé de Mamie Crevette. Sa palette resserrée autour de quelques couleurs directes, apporte ce qu’il faut de stylisation au récit. Ainsi, les illustrations restent en suspend, ne tranchent jamais en faveux du réel ou de l’imaginaire fructueux de l’héroïne, maintenant jusqu’au bout l’indécision et le trouble.

 

Les jeunes lecteurs auront ainsi pu plonger au coeur d’un univers qui les fascinent autant qu’il les inquiètent, celui des laisser pour comptes, sans pathos, sans angélisme non plus, avec une simplicité totale qui leur fait pénétrer un monde dont on les tient systématiquement à l’écart.

 

L’occasion était trop rare pour ne pas être soulignée.

© 2015 by The Children's book Factory

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