Nouvelles perspectives

Par Sophie Van Der Linden

Editorial du 20e numéro de la revue Hors Cadre[s] : Observatoire de l'album

et des littératures graphiques - "Nouvelles perspectives"

La revue Hors-Cadre[s] : Observatoire de l’album et des littératures graphiques a 10 ans. Fondée en 2007 par Sophie Van der Linden avec l’aide de L'Atelier du poisson soluble et les éditions Quiquandquoi, et traduite depuis 2012 par Pantalia en Espagne sous le titre Fuera [de] Margen, la revue s’est attachée à décrypter la production contemporaine de l’album pour la jeunesse et de la bande dessinée adulte par le biais de thématiques relevant des tendances profondes de la création.

 

La revue est née il y a dix ans d’un contexte. Celui de l’émergence de l’expression « littératures graphiques » quand les termes, séculaires, de « bande dessinée » ou de « livre jeunesse » ont paru insuffisants pour décrire les évolutions s’opérant en ces deux domaines. Celui de l’épanouissement du roman graphique, de sa proximité formelle avec l’album jeunesse, qui lui-même perdait peu à peu la spécificité de son destinataire, alors que des auteurs – Art Speigelman, Dave McKean, Benoît Jacques – passaient avec aisance d’un domaine à l’autre, créant ces « incertaines frontières* » entre les lectorats, les genres et les supports.

 

Si, aujourd’hui, la notion même de cadre ou de frontière disparaît progressivement des débats, et si cette conception rigide du champ s’efface devant l’appréciation de constantes interactions fluides, dynamiques et créatives, force est pourtant de constater que certains clivages se sont maintenus, voire renforcés. Plus personne n’affirme désormais que l’album pourra s’émanciper de son lectorat de prédilection et se tourner sans complexe, ou avec succès, vers un public adulte, tandis que le champ du roman graphique ne s’est que très exceptionnellement adressé aux plus jeunes. Si bien que l’ambition d’un vaste ensemble solidaire des « littératures graphiques » peine finalement à s’imposer. 

 

Pourtant, les évolutions se sont bel et bien produites, et accélées au cours de cette folle décennie, touchant tous les domaines, au point que, pour les commentateurs, les termes de diversité ou d’hybridité en sont devenus des marqueurs centraux. Mutations, fusions, interactions, cet impossible champ des littératures graphiques semble bien s’être comporté comme une écosystème en pleine expansion, dont l’inventivité se présente en clé de sauvegarde de l’espèce.

 

Nous nous félicitons d’avoir pu offrir le temps et l’espace de la réflexion face à ces enjeux artistiques, et nous savons à quel point ont été appréciés les numéros qui ont directement traité de ces évolutions. Et, pourquoi ne pas l’avouer, nous retirons une certaine fierté d’avoir vu notre concours récompenser de jeunes créateurs qui se sont désormais imposés dans le paysage** et, pour certains, conduisent aujourd’hui des aventures collectives prometteuses***.

 

À l’aube, nous l’espérons, d’une nouvelle décade, impossible de ne pas nous interroger sur les évolutions possibles de cette accélération vertigineuse des échanges. Jusqu’où iront ces croisements, ces ouvertures de voies singulières ? C’est pourquoi nous avons, dans ce numéro anniversaire, souhaité dégager quelques-unes de ces « nouvelles perspectives » qui nous semblent pouvoir annoncer quelques courbes du futur esthétique de l’album et de la bande dessinée. Une manière d’éclairer le présent dans le but d’esquisser l’avenir.

 

La mondialisation en est un facteur clé, qui réduit l’imperméabilité entre les espaces culturels, favorise les immigrations stylistiques et permet une vision globale du champ là où, quelques années auparavant, il était si difficile d’avoir ne serait-ce qu’une vision superficielle de certaines productions nationales. Et cette mondialisation étant essentiellement virtuelle, les espaces géographiques ou l’éloignement sont transcendés par le rapprochement entre champs de l’illustration, permettant à des éditeurs ou à des illustrateurs très reculés des zones d’influence, d’y faire des percées.

 

Du point de vue des contenus, alors qu’il y a peu encore, le monde des littératures graphiques se scindait entre approche narrative et approche artistique, l’une des grandes évolutions de la période actuelle est précisément d’en refuser la partition. Nombre de créateurs, de graphistes, semblent avoir saisi l’enjeu de la narration, mais aussi peut-être de la linéarité, voire de la chronologie, et instillent un goût du récit dans des productions où dominent en apparence une approche visuelle sophistiquée. La prise en compte du support comme la participation de l’objet livre à l’expression, voire à la narration, dès lors, se généralise. Il en résulte des schémas qui échappent totalement à toute tentative typologique et annoncent sans doute une reconfiguration profonde du secteur.

 

Dans ce contexte, de nouveaux profils de créateurs se façonnent. Connectés, faisant un usage décomplexé de l’outil numérique tout en opérant un retour exigeant au bel ouvrage, privilégiant la multiplicité des champs artistiques, voire des activités, réinventant les espaces de créations collectifs tels que les ateliers, les revues ou les fanzines, ils portent des univers d’auteurs aussi singuliers que précocément aboutis. Ils sont le cœur vibrant de ce numéro, qui s’ouvre, dès sa couverture, à ces nouveaux talents auxquels nous confions l’entrée de notre publication dans sa prochaine ère.

 

Sophie Van der Linden

---

* Selon le titre du colloque de Cerisy-La-Salle qui s’est tenu en juin 2004.

** Le concours du premier livre a successivement récompensé : Fanny Perret, Charlotte Boudin, Pierre-Henri Malartre, Clémence Ihizçaga, Oriane Lassus, Olivia Lévêque, Lucie Deroin, Fanny Dreyer, Françoise Rogier, Chloé Pararnau, Rémi Farnos, Guillaume Bracquemond, Léonor Kieffer, Clémence Fernando, Hélène Bautista, Lucile Birba, Nina Aulagnier, Sarah Duvignau et Camille Stoffel.

*** Citons Fanny Dreyer et Chloé Pararnau, chevilles ouvrières de la revue Cuistax. 

© 2015 by The Children's book Factory

  • Black Facebook Icon
  • Black Instagram Icon