Quand l'album fait silence...

par Sophie Van Der Linden

L’album sans texte est un type de livre loin d’être évident : il rebute les parents, trouble les bibliothécaires, et désarçonne parfois les enfants par le silence qu’il impose. Sans doute parce qu’il demande de quitter le confort de lecture habituel pour littéralement construire du sens.

 

Ces albums au fonctionnement bien spécifique ne sont pourtant pas si difficiles. Prendre conscience du type de livre qu’on aborde, prévenir l’enfant, lui donner à lire, vraiment, les images, le laisser faire du sens à partir d’elles et s’attacher à comprendre ce qui se passe dans le passage de l’une à l’autre ; voilà, le plus simplement du monde, la clé de cette lecture qui, certes, ne doit pas craindre le silence. !


Face au flux visuels incessants, rien ne semble plus important que de faire lire des albums sans texte aux enfants, pour les placer dans une posture active de lecteurs amateurs d’images. Et il n’est pas de lecture plus universelle et plus fraternelle que celle du récit en images.

 

Il faut avoir vu des enfants prendre et reprendre ces albums, les commenter à leur entourage, être fiers de montrer les détails cachés, les enchaînements logiques, il faut, surtout, avoir vécu le beau silence et les yeux pétillants qui accompagnent leur lecture pour s’en convaincre.

 

Porté, jusque dans les années 2000, par quelques auteurs marquants – Gabrielle Vincent, Raymond Briggs, Istvan Banyai, Sara... – mais dont la démarche restait marginale dans le paysage éditorial, l’audace de la collection « Histoires sans parole » apparue chez Autrement Jeunesse en 2004 et dont l’intitulé est certainement un hommage à l’un des ouvrages muets du xylograveur belge du début du XXème siècle, Frans Masereel, connaît un développement notable, aidé par le succès d’abord d’estime, puis public, d’albums tel que Le voleur de Poule de Béatrice Rodriguez.

 

Cette collection de livres au format constant, oblong, a encouragé les créateurs à proposer leurs récits en images aux autres éditeurs de moins en moins rétifs à publier ce genre qui n’avait pas bonne presse auprès du grand public. Antoine Guilloppé excelle dans l’exercice, recourrant à l’envi aux codes cinématographiques pour offrir des albums qui sont autant d’astuces et de jeux avec le lecteur, surprises et bonheurs d’attentes contrariées (ainsi un Loup noir, publié en 2004 chez Casterman devient-il un chien blanc par la seule magie des récits en trompe-l’œil du créateur). Des auteurs s’en sont fait une spécialité, comme le canadien David Wiesner, l’un des maîtres en ce domaine. Le secteur s’est à ce point développé que des sous-catégories sont apparues dans la foulée, comme les livres promenades, sur le modèle de ceux du néerlandais Thé Tjong-Khing ou de l’allemande Rotraut Susanne Berner.

 

Ce segment éditorial rayonne aujourd’hui à l’international, même si, en France, d’où son renouvellement s’est pourtant étendu, il continue de rencontrer des résistances, le plus souvent basées sur des malentendus et sur le déficit à la lecture de l’image de beaucoup d’adultes perturbés par ces narrations visuelles. Porté par des bibliothécaires passionnés, reconnaissant en lui un support exceptionnel pour la lecture de l’image et la mobilisation des enfants vers une lecture active, il s’impose néanmoins progressivement auprès d’une audience chaque jour plus large. 

© 2015 by The Children's book Factory

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